EROTOMANIE

 

Définition

L’érotomanie est une maladie du groupe des troubles délirants ( ref 297.1 du DSM-IV), construite autour de la conviction que l’on est aimé par une personne en secret. Elle est aussi appelée syndrome de Clérambault, d’après le psychiatre français Gaëtan Gatien de Clérambault ( 1872-1934) qui en présenta la première analyse complète ( Les psychoses passionnelles) en 1921.

Sommaire

  • Histoire
  • Symptôme – forme primaire  – forme secondaire
  • Délire paranoïaque
  • Souffrance due à l’érotomanie
  • Causes
  • Traitement
  • Références

le docteur de Clérambault

Histoire

  • Les auteurs antiques évoquaient déjà l’érotomanie, mais sa première évocation en psychiatrie date de 1623: par Jacques Ferrand, dans Maladie d’amour ou mélancolie érotique.
  • Jacques Lacan a consacré sa thèse de médecine à l’étude d’un cas paru en 1932. Dans ce travail, il présente le célèbre cas Aimée, celui d’une femme qui avait agressé au couteau une actrice de théâtre.

Symptômes

Forme primaire (classique)

Dans cette forme, l’érotomanie est un état passionnel qui se rencontre chez une femme ou jeune femme célibataire ( dans environ 80-90 % des cas). Il se déroule en trois phases :

  • la phase d’espoir : la plus longue, où le malade espère que l’être aimé va se déclarer ouvertement. La plupart du temps, l’érotomane reste fixé, névrotique, à cette phase ;
  • la phase de dépit : la personne malade peut alors sombrer dans la dépression ; elle devient plus agressive ;
  • la phase de rancune : l’agressivité se tourne vers la personne aimée (parfois même vers l’entourage de cette personne ou encore contre l’entourage direct du patient à qui il est reproché l’échec de ladite relation). Cette phase peut mener au meurtre ou au suicide, particulièrement chez les rares sujets masculins.

Cette maladie touche majoritairement des femmes, exceptionnellement des hommes (suivant certaines études 6 cas sur 7 sont des femmes). L’objet de l’érotomane est donc généralement un homme. Le statut de cet homme est élevé : acteur ou homme de spectacle, professeur, avocat, médecin, artiste, écrivain, politique, présentateur télé, parfois prêtre.

Il existe aussi des cas d’érotomanie homosexuelle féminine ( fameux cas d’Aimée par exemple chez Lacan) ou masculine (cette dernière catégorie étant probablement celle où la phase de rancune est la plus dangereuse). S’il est généralement célibataire ou séparé, le sujet atteint peut, plus rarement, vivre en couple. La plupart des érotomaniaques semblent isolés socialement.

L’érotomane est d’abord persuadée que c’est l’autre « qui l’aime en secret », que c’est l’autre qui, le premier, fait des avances, mais qu’il n’ose pas ou ne peut pas se déclarer, qu’il fait tout pour dissimuler son amour ou même que son entourage lui interdit toute manifestation de cet amour. Cette illusion prélude aux phases d’espoir, de dépit puis de rancune.

L’érotomane cherche à entrer en contact avec son objet, persuadée que c’est lui qui le souhaite. Elle lui téléphone, lui envoie des messages, le suit, s’immisce peu à peu dans sa vie en se rendant à son domicile et en tentant de pénétrer son intimité. Par exemple, elle l’attend des heures dans les escaliers, lui écrit constamment des lettres, s’approprie ses objets personnels, ses amis, etc., sans que l’objet de cet amour délirant ne s’en doute, du moins au début.

Le malade écoute d’abord les avis de son entourage avec une certaine indifférence. Puis, elle les refusera, le mal va grandir en son être avec l’apparition probable de la colère, voire de la haine. C’est durant cette période qu’un clivage sociale peut apparaître. Les amis d’hier qui analysent la situation et qui dénoncent les excés peuvent devenir des  »comploteurs sous mauvaise influence » au yeux de la personne qui délire. Seul les naïfs, les indifférents, les discrets et les prudents pouront rester dans le  »cercles d’amis » proche du malade. Dans tous les cas, il est important de ne pas brusquer le patient. Le reproche est inutile et le stress agrave dangereusement la situation.

Toute idée que peut avoir le patient sera une source de cette paranoïa amoureuse (« il a reposé un objet au mauvais endroit, cela veut dire qu’il m’envoie un signe »). Un froncement des sourcils anodin peut être interprété par exemple comme une souffrance immense que seul le sujet aurait la capacité de percevoir chez son objet. Chaque geste de la victime est décrypté et perçu comme un élement d’expression. Il s’en rendra malade, que ce soit psychologiquement ou physiquement. Dans certains cas, des hallucinations tactiles ou olfactives sont possibles, ce qui donne un aspect surnaturel à la perception amoureuse. Le délire grandit et s’entretient lui-même.

Dans sa vision de la réalité et de son environnement, tout se déforme et empire. Le malade peut perdre l’appétit, sa source de vitalité ne provient que de l’objet dont il est épris, plus rien d’autre n’a d’importance (possibilité de perte de contacts avec ses amis et sa famille) et il peut rester des heures (voire des jours) à attendre un appel, un signe ou à passer ses journées à suivre, observer et harceler l’objet de son désir. Il est fréquent pour le malade de donner un caractère surnaturel, voir religieux à la relation qui l’unit à son objet ( c’est la volonté de Dieu). On retrouve chez plusieurs patients une dimension de chasteté et de pureté très élevée qui rejoignent un certain mysticisme dans leur perception délirante.

L’érotomanie est une grave maladie mentale avec un trait de caractère durable : elle peut durer des années, et même toute une vie, en se fixant ou non sur le même objet.

Forme secondaire

Si l’érotomanie peut être isolée – on est alors dans le registre de la paranoïa – elle peut se trouver associée à d’autres éléments délirants comme la schizophrénie ou même des éléments non-délirant comme la bipolarité (troubles maniaco-dépressif) ou les troubles de personnalité limite. Tout en gardant les caractéristiques symptomatiques de la forme primaire (érotomanie pure), la forme secondaire se présentera alors plutôt comme une conséquence d’une autre pathologie. Le traitement sera donc plutôt orienté vers le trouble original.

A coté de l’érotomanie pure, il existe des érotomanies secondaires pouvant survenir au cours d’une psychose paranoïaque chronique ou d’une schizophrénie paranoïde.

Délire paranoïaque

Cette maladie peut devenir inquiétante car, au cours des deux dernières phases, la personne érotomane peut s’attaquer à cette personne ou à son entourage. Mais le plus souvent, elle s’en prend à elle-même, et les tentatives de suicide sont plus fréquentes que les agressions. L’érotomanie est l’une des formes que peut prendre le délire paranoïaque. Elle en possède les caractéristiques : « Le malade interprète des faits de façon erronée par exemple, « Le présentateur du journal télévisé a remis son nœud de cravate pendant qu’il parlait, c’est un signe qu’il m’adresse » – mais très élaborée et logique », explique un spécialiste en psychiatrie. Il n’y a pas non plus de critique, c’est-à-dire que la personne ne reconnaît pas son délire organisé, elle est persuadée de la véracité de sa conviction.

Lors de la 3e phase (avec violences physiques éventuelles dans des situations de stress extrêmes), comme dans toutes les monomanies, le délire s’étend à un grand nombre d’idées ( comme des idées grandioses et des projets déraisonables par exemple) ; il s’établit alors une sorte de délire général, qui, assez souvent, par les progrès de l’âge, finit par la démence, dans laquelle on retrouve encore les premiers éléments du désordre intellectuel et moral qui a caractérisé le début de la maladie.

Il ne faut pas confondre l’érotomanie et la manie hystérique. Dans cette dernière, les idées amoureuses s’étendent à tous les objets qui ont un rapport avec elles; tandis que pour le délire érotomane, ces idées portent le caractère de la monomanie, c’est-à-dire qu’elles sont fixes et déterminées sur un seul objet.

Souffrance due à l’érotomanie

Contrairement à la nymphomanie, la sexualité n’est pas le sujet essentiel de l’érotomanie. Il s’agit de l’illusion délirante d’être aimé, mais cela ne ressemble en rien au désir amoureux ni même à la passion amoureuse normale. Cette illusion et tout ce qui en découle provoquent une souffrance chez la personne ( l’objet) qui en est la victime. Elle culpabilise, se demande en quoi elle est responsable de ce qui arrive et n’ose pas trop en parler. Son entourage peut en effet avoir du mal à croire que toutes ces attentions ont commencé sans avoir été encouragées. Certaines victimes vivent un harcèlement incroyable et sont obligés de déménager. Chaque refus de se rapprocher ou de communiquer de la part des victimes engendrent un renforcement de la frustration du malade et confirme sa perception du complot et son sentiment de persécution.

 Il y a aussi la famille proche du malade incluant parfois les enfants, l’époux/épouse qui peut être desemparée face à certaines attitudes marginales.

Dans un cas d’érotomanie, il n’y a que des victimes: Le malade, qui malgré des périodes excitantes, souffre de sa ou ses maladies, l’objet victime de harcellement et enfin les proches qui sont aux premieres loges du spectacle.

 Causes

Comme pour grand nombre de ces troubles délirants, les experts ne sont pas certains de leurs hypothèses. Pour eux, la plus évidente pourtant, est le manque affectif mal vécu durant l’enfance. Pour certains, ce manque provient principalement du père (par la prédominance féminine), pour d’autres, la carence vient de la mère (l’érotomane recherche une composante féminine chez l’être aimé).

La maladie peut apparaître chez des personnes jeunes, mais aussi à un âge plus avancé. Les plus exposés à cette maladie auront un tempérament nerveux, une imagination vive.

Traitement

L’érotomanie est une maladie rare, dont les causes sont mal connues voire inconnues. Elle est très longue et délicate à traiter. Une fois que le patient a été reçu en consultation psychiatrique, et en fonction du degré de son trouble, le traitement peut aller des mesures les plus légères (consultations régulières) aux plus coercitives : hospitalisation sous contrainte, avec sortie progressive très encadrée sous traitement psychotrope.

Pour soigner le patient, celui-ci devrait accepter d’abandonner son idée de départ. Or, pour lui, la frontière entre conviction et délire est très mince. L’amour fantasmé représente pour lui comme un mécanisme de survie.

Le traitement est donc essentiellement médicamenteux, mais dans quelques cas, des électrochocs sont utilisés (la discussion reste ouverte, la méthode ne fait pas l’unanimité). Les neuroleptiques ou antipsychotiques comportent des effets importants.

L’effet antipsychotique : Contrôle des hallucinations et du délire. Cet effet est d’autant plus marqué que les symptômes psychotiques sont aigus. Il est bien moindre sur des symptômes anciens, résiduels fixés. Parfois, si le sujet pense  »mal », avec un traitement assez brutal, il pensera moins, donc moins mal.

L’effet sédatif: les neuroleptiques sont de très puissants tranquillisants agissant sur l’excitation psychomotrice, (état maniaque, confusion agitée), l’hypersensibilité affective avec réduction de la réactivité émotionnelle, l’agitation anxieuse, l’agressivité, les troubles du caractère et du comportement mal contrôlables par les mesures psychologiques et les anxiolytiques, des états démentiels en particuliers.

Les effets secondaires indésirables: Les dystonies ( contractures musculaires du cou, de la bouche, de la face, du, avec mouvements involontaires variables, crises oculogyres avec plafonnement du regard. Elles sont très angoissantes et impressionnantes, bien que le plus souvent bénignes. elles ne réapparaissent pas après quelques jours de traitement correctif), l’akathisie ( impossibilité inconfortable de tenir en place), le parkinsonisme, les diskinésies tardives ( effet indésirable tardif, grave en raison du risque d’irréversibilité et de ses conséquences handicapantes. Ce sont des mouvements anormaux qui touchent principalement la zone buccale avec des mâchonnements, grimaces, tics linguaux, déglutitions bruyantes et qui peuvent s’étendre à toute la musculature corporelle.

Il peut arriver un développement d’une érotomanie pendant le traitement, vis-à-vis du thérapeute seul. On préfèrera alors se référer à un groupe de soignants.

Traitement psychanalytique: Il est le plus souvent un échec.

  Références

Cas original : Le procès de John Hinckley Jr, en 1982. Même s’il ne s’agit peut-être pas d’érotomanie dans sa définition stricte, le cas y a été apparenté à l’époque. Dans l’attentat manqué de Ronald Reagan. John Hinckley Jr voulait assassiner le président des États-Unis afin d’attirer l’attention de l’actrice Jodie Foster. Jeune homme instable psychologiquement, il était obsédé par la jeune femme, l’ayant déjà contactée par lettre et par téléphone. Pensant qu’un geste d’éclat le ferait remarquer, il est passé aux actes. Le suspect est arrêté sur le champ. Il ne tente même pas de s’enfuir et demande aux policiers si son geste arrêtera la diffusion de la soirée des Oscars, prévue pour le soir même.

La législation médico-légale sera modifiée aux Etats-Unis. En 1999, Hinckley obtient la permission de faire des sorties supervisées de l’établissement psychiatrique où il est interné. En 2000, il obtient le droit de faire des sorties non supervisées, mais un mois plus tard, cette permission est révoquée lorsque des gardes trouvent sur lui un livre sur Jodie Foster (tout matériel concernant l’actrice lui étant interdit).

Bibliographie

Les délires passionnels. Érotomanie, Revendication, Jalousie » (présentation de malade), Gaëtan Gatian de Clérambault, 1921.

Gaëtan Gatian de Clérambault et Lamache, Érotomanie pure persistant depuis 37 années, Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale (juin 1923).

Gaëtan Gatian de Clérambault, Érotomanie Pure. Érotomanie Associée, Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale (juillet 1921).

Délire d’amour (Enduring Love), Ian Mac Ewan, 1997. Trad. Suzanne Mayoux, Gallimard, 1999.
Contient un appendice sur le Syndrome de Clérambault (trad. de la British Review of Psychiatrie) ainsi qu’une importante bibliographie.

Esquirol, Érotomanie, Dictionnaire des sciences médicales, t. XIII, C. L. F. Panckoucke, Paris, 1815, pp. 186-192.

Benjamin Ball, L’Érotomanie ou la folie de l’amour chaste, in La folie érotique, Librairie J.-B. Baillère et fils, Paris, 1888.

Lacan J. De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité réédité constamment depuis en collection Folio ISBN 2-02-005510-4

DSM-IV

Cinéma

Un frisson dans la nuit, Play Misty for me, États-Unis, 1971, de et avec Clint Eastwood. L’Histoire d’Adèle H., France, 1975, de François Truffaut, avec Isabelle Adjani. Liaison fatale, Fatal Attraction, États-Unis, 1988, de Adrian Lyne, avec Glenn Close et Michael Douglas. À la folie… pas du tout, France, 2002, de Laetitia Colombani, avec Audrey Tautou, Samuel Le Bihan et Isabelle Carré. Anna M., France, 2007, de Michel Spinosa, avec Isabelle Carré et Gilbert Melki. Regards sur l’érotomanie Obsessed, USA, 2009, de Steve Shill, avec Beyoncé Knowles, Idris Elba,.

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